Message de la Conférence épiscopale Centrafricaine :
  « Justice et paix s’embrassent » (Ps 85, 11)

Dimanche 13 janvier 2019, en clôture de sa première session plénière ordinaire de l’année, la Conférence épiscopale centrafricaine a publié un message à l’endroit des chrétiens catholiques, des croyants et des hommes et femmes de bonne volonté. 

Chers frères et sœurs et vous tous, hommes et femmes de bonne volonté, au début de cette nouvelle année, nous vous présentons nos vœux d’amour et de vérité, de justice et de paix. Puisse Jésus Christ, Prince de la paix, accélérer l’avènement d’un nouvel ordre social en Centrafrique.

En  vous présentant nos vœux, nous vous invitons aussi à honorer la mémoire des prêtres et tous ceux qui ont donné leur vie pour la justice et la paix depuis le début de cette crise qui nous a été imposée. Puisse le Seigneur leur accorder le repos éternel et le sang de leur martyre féconder toutes les initiatives visant à restaurer la justice et la paix en République Centrafricaine.

Nous encourageons le Gouvernement à poursuivre la mise en œuvre de son plan de relèvement et de consolidation de la paix. En outre, nous saluons la présence de la communauté internationale qui appuie notre pays dans la recherche de la stabilité à travers différents domaines. Avec nos populations meurtries, nous rendons hommage aux contingents de la MINUSCA qui brillent par leur professionnalisme dans la protection des populations civiles. Toutefois, nous déplorons la duplicité de certains contingents qui laissent pourrir la situation sous leurs yeux comme s’ils en tiraient profit, notamment les Marocains à l’est, les Pakistanais à Batangafo et les Mauritaniens à Alindao. Une telle attitude ne fait qu’envenimer la situation critique du pays.

Notre pays en danger

Triste est de constater, dans un tour d’horizon de la situation socio-politique en RCA, qu’en dehors de la capitale et quelques villes, l’État n’est pas présent ou l’est seulement formellement. Les fonctionnaires civils et militaires (FSI), même dans les zones sans groupes armés telles que la Lobaye, n’ont pas les moyens de leur action ; leur nombre est symbolique. Le refrain « l’État n’a pas d’argent » sonne comme du cynisme dans les situations où les infrastructures routières, scolaires, administratives et sanitaires, manquent cruellement ou sont complètement amorties, étant du temps de l’Empereur Bokassa.

Les deux principaux domaines d’intervention de l’État, à savoir, l’Education et la Santé, semblent se résumer dans la seule préoccupation actuelle de payer régulièrement les salaires alors que le travail de certains fonctionnaires est réduit à leur seul devoir de présence. Et pourtant, des accords importants sont signés par le Gouvernement pour le développement de notre pays.

Dans les zones occupées, les groupes armés se livrent aux actes répétitifs de violences inhumaines et de violations graves des droits humains : rackets, entraves à la libre circulation des biens et des personnes, taxes de différents types, impôts de capitation, incendie de sites des déplacés, arrestations arbitraires, séquestration, tortures, exécutions sommaires ou extrajudiciaires, conquête de nouvelles localités. Les rebelles ont modifié les données démographiques à Kouango, Ippy, Bokolobo, aux Mbres, à Botto, Batangafo, Alindao, Nzacko, Bakouma, Zémio, Mboki, Obo… Qu’est-ce qui se cache derrière la concentration massive des groupes armés dans l’est du pays ? Pourquoi ont-ils obligé certaines populations à signer un mémorandum disant non à la présence des FACA ?

La porosité de nos frontières fait de la transhumance un facteur supplémentaire d’instabilité dans les zones sous contrôle des groupes armés. Le contrôle des couloirs de transhumance par des éleveurs armés et des rebelles crée des tensions entre agriculteurs dont les champs sont détruits, voleurs de bétail et éleveurs. Cette porosité facilite aussi le trafic des armes et le recrutement de nouveaux mercenaires. Que pouvons-nous faire face au risque de partition ou d’envahissement total de notre pays ?

La mission prophétique de l’Eglise

L’Eglise comme instrument du salut est chargée non seulement de faire connaître le dessein de Dieu mais aussi de le réaliser ici-bas dans le vécu des hommes. Elle est à ce titre le sacrement du royaume de Dieu car sa mission est de réaliser la communion avec Dieu et entre les hommes [1]. L’Eglise est une Mère. Elle accueille et  défend tous les hommes sans distinction. Fidèle à sa vocation, elle opte de manière préférentielle pour la protection des plus vulnérables.

En assumant notre mission prophétique, nous constatons avec amertume et consternation que notre Église, ses pasteurs et fidèles font l’objet des attaques meurtrières et inquiétantes. Que dire alors du drame ou de la désolation qui a eu lieu en 2018, à Seko le 21 mars, à Bangui le 1er mai, à Bambari le 29 juin, à Batangafo le 31 octobre, à Alindao le 15 novembre, à Ippy le 5 décembre et à Bakouma le 31 décembre ?

Dieu notre Père est à l’œuvre

Dans les Saintes Ecritures, Dieu est lui-même le garant de la justice et de la paix. Il crée l’Homme à son image et donne la terre et ses bienfaits à tous ses enfants. Il crée l’homme et la femme libres. N’étant pas « un Dieu de désordre mais de paix » (1 Co 14,33), il est le premier à condamner les injustices sous toutes ses formes et à faire échec aux projets funestes des oppresseurs afin d’instaurer la paix. En lui, « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » [2] pour répandre sa bonté sur la terre.

Pour nous, l’ordre de paix est constitué de vérité et de liberté, de justice et de sécurité dans les familles, les quartiers, les villages, les communes, les sous-préfectures, les préfectures, les relations entre les nations. Même si Dieu est à l’œuvre, l’ordre de paix n’est pas préétabli. Mais c’est à nous de le construire tous les jours en obéissant à la raison et à Dieu. Le Pape François nous exhorte à agir ainsi quand il dit : « … Bâtir la paix est un art qui exige sérénité, créativité, sensibilité et dextérité » [3].

Notre engagement pour construire la paix

Catholiques

Chers fils et filles de l’Eglise Catholique, il est de notre devoir de vous rappeler votre responsabilité dans la recherche effective et la construction de la paix en République Centrafricaine. Nous voudrions d’abord vous remercier pour le témoignage héroïque de votre foi, la solidarité manifestée par des gestes de générosité et de prières pendant ce temps de dures épreuves. Face à l’adversité, vous ne vous êtes pas laissé entrainer par l’esprit de vengeance. Ne vous lassez pas de prier pour la paix. Multipliez davantage vos gestes de bonté pour vaincre le mal par le bien (cf. Rm 12, 21).  Ainsi, la justice et la paix s’embrasseront dans notre pays.

Chrétiens et croyants des autres confessions religieuses

Rendre le mal pour le mal n’est pas la volonté de Dieu ni la voie de l’avenir. Nous vous exhortons à vivre dans la crainte de Dieu le Père de tous les hommes, dans l’amour et la vérité. Il est alors temps que nous laissions les querelles inutiles pour coordonner nos efforts laborieux, multiplier nos échanges, apprendre à nous connaître davantage et à nous estimer mutuellement pour bâtir dans la confiance une nouvelle fraternité centrafricaine, sans nous laisser manipuler par ceux qui ont d’autres intérêts.

Hommes et femmes de bonne volonté

Le Pape saint Paul VI affirmait ceci : « … Le développement est le nouveau nom de la paix » [4]. A cet effet, nous vous exhortons à soutenir les efforts de paix qui se font dans le pays à travers vos engagements respectifs pour un développement intégral de la RCA.

Autorités politico-administratives

Dans son message pour la journée mondiale de la paix du 1er janvier 2019, le Pape François rappelle que « la politique est un moyen fondamental pour promouvoir la citoyenneté et les projets de l’homme, mais quand elle n’est pas vécue comme un service à la collectivité humaine par ceux qui l’exercent, elle peut devenir un instrument d’oppression, de marginalisation, voire de destruction ».

En nous basant sur ce message, nous exhortons les autorités politico-administratives à prendre en compte les vrais enjeux de la crise actuelle. L’heure est grave. Le peuple attend que vous vous engagiez résolument à assurer sa sécurité afin qu’il vive dans la sérénité et vaque à ses occupations.

Nous sommes attristés par les derniers événements malheureux du 10 janvier 2019 à Bambari. Nous condamnons cette manière délibérée de perturber l’ordre public et de défier l’autorité de l’État. Nous partageons les douleurs des familles des victimes et nous les portons dans nos prières. Nous espérons que des leçons seront tirées de ces événements dans la perspective du dialogue prévu le 24 janvier à Khartoum. Tout le peuple souhaite que ce dialogue se fasse dans le strict respect de la Constitution, des recommandations et résolutions du Forum de Bangui de mai 2015.

Nous réitérons notre « non » à toute impunité ! Nous appelons les leaders politiques à l’unité et à une synergie d’actions en vue du bien commun et de la paix.

Groupes armés

Nous vous transmettons les cris de souffrance mais aussi l’exaspération du peuple centrafricain. Vous êtes nombreux avec vos parrains et commanditaires à nous envahir et à œuvrer pour le chaos dans le pays. Vous êtes sûrs de votre puissance de destruction, mais sachez que vous faites honte à notre Nation et à toute l’humanité.

Nous prévenons les auteurs et coauteurs des crimes odieux contre l’Église et le peuple centrafricain qu’ils répondront de leurs actes devant la justice des hommes et celle de Dieu. En même temps, nous vous exhortons à déposer les armes, à entrer dans le processus du DDRR, car vous avez encore quelque chose de bon à offrir à notre Nation. Ainsi, vous donnerez la chance à tous les enfants nés dans les sites des déplacés et les camps des réfugiés de connaitre la chaleur d’une famille humaine et de reprendre le chemin de l’école.

Pays voisins

Nous constatons que bon nombre des mercenaires qui sèment la terreur en République Centrafrique viennent du Tchad, du Soudan, du Cameroun, ainsi que du Niger, de l’Ouganda. Nous exhortons les Gouvernements de ces pays à faire preuve d’humanité en aidant la RCA à sortir de sa situation anarchique pour le bien de tous et de la sous-région. En effet, un pays déstabilisé devient un problème international.

Communauté internationale et organismes internationaux

Le peuple centrafricain a beaucoup souffert. Vous avez déjà beaucoup fait pour nous. Pesez donc de votre influence auprès de ces groupes armés pour obtenir la cessation des hostilités. Vous êtes aussi capables de soutenir l’Etat pour arrêter la conquête violente du pays et le projet de partition de la République Centrafricaine. Il n’est jamais tard de mieux faire dans le respect du droit international et la protection des populations civiles.

Avec l’élection des nouvelles autorités en 2016, la RCA a retrouvé l’ordre constitutionnel. Vous participez à la formation de nos forces armées qui se fait selon les règles internationales. Nous sommes consternés ; alors que la RCA encore maintenue sous embargo, ne peut pas s’approvisionner en armes pour sa défense, les groupes armés se ravitaillent en engins de guerre au vu et au su de tous. Dans ces conditions, l’embargo sur les armes ne favorise-t-il pas les groupes armés qui continuent à semer la terreur, la désolation et à défier l’autorité de l’État ? Comment peut-on former les forces de défense et de sécurité sans leur fournir les moyens appropriés de leur mission ?

Tous à l’œuvre pour la justice et la paix

Chers frères et sœurs, au cœur de nos aspirations et de nos prières, habite  le désir d’un Centrafrique libre, juste, pacifique, uni et prospère, rebâti avec le secours de la solidarité internationale. Reconstruire, voilà le projet qui nous guidera durant les années à venir. Il est temps que nous nous mettions au service du bien commun pour être en paix avec Dieu, avec nous-mêmes et avec les autres.

Selon le Pape Saint Jean XXIII « …La paix ne saurait régner entre les hommes, si elle ne règne d’abord en chacun d’eux, c’est-à-dire si chacun n’observe en lui-même l’ordre voulu par Dieu » [5]. Le respect de cet ordre est perturbé par les sentiments et pensées négatifs que nous emmagasinons dans notre cœur et notre esprit : la haine, le soupçon, le mensonge, la méfiance, l’égoïsme, l’envie de vengeance, la convoitise insatiable des biens terrestres… Engageons-nous donc à désarmer nos mains, notre cœur et notre esprit pour que la paix règne en Centrafrique.

Nos raisons d’agir pour la justice et la paix

Nous croyons que l’Homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Sa vie est sacrée, particulière et précieuse. Elle doit être valorisée dans tous ses états. Notre foi en Dieu nous demande de respecter les droits humains, de les défendre et de les promouvoir.

Nous croyons au Christ libérateur, Sauveur du monde (Jn 4, 42). Le Christ est venu libérer l’homme non seulement de ses péchés, mais aussi des conséquences du péché qui l’écrasent. Les conséquences du péché sont nombreuses dans nos maisons, nos rues, notre pays. Elles s’appellent agressivité, indifférence, pillage, marginalisation, escroquerie, assassinat, avortement, désordre sexuel, rackets, justice populaire, corruption, soif du pouvoir…  En tant que chrétiens, le Christ nous exhorte à participer à sa mission de libération totale de l’homme en commençant par les plus pauvres, les plus abandonnés.

Nous croyons que le Christ s’identifie à tout homme qui a besoin de secours quand il dit : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40). Toute personne a une dignité inaliénable en tant que frère du Christ. Le chrétien ne peut alors être indifférent aux pauvres qui souffrent de la faim, de la soif, de la maladie, de la misère et de l’oppression.

Donné en la Cathédrale Notre Dame de l’Immaculée Conception

Bangui, le 13 janvier 2019

Mgr Nestor-Désiré NONGO AZIAGBIA, évêque de Bossangoa, Président de la CECA ; Dieudonné Card. NZAPALAINGA, archevêque de Bangui ; Mgr Guerrino PERIN, évêque de Mbaïki, Mgr Cyr-Nestor YAPAUPA, évêque d’Alindao ; Mgr Juan Jose AGUIRRE, évêque de Bangassou, Mgr Dennis Kofi AGBENYADZI, évêque de Berbérati, Mgr Tadeusz KUSY, évêque de Kaga-Bandoro ; Mgr Bertrand-Guy-Richard APPORA NGALANIBE, évêque de Bambari ; Mgr Miroslaw GUCWA, évêque de Bouar ; Mgr Jesus RUIZ MOLINA, évêque auxiliaire de Bangassou.


[1] Cf. CONCILE VATICAN II, Constitution dogmatique Lumen gentium (21 novembre 1964), n°1
[2] Ps 85,11.
[3] Pape FRANÇOIS, Exhortation apostolique Gaudete et exsultate (19 mars 2018), n°89.
[4] Pape PAUL VI, Lettre encyclique Populorum progressio (02 mars 1967), n°87.
[5] Pape JEAN XXIII, Lettre encyclique Pacem in terris (11 avril 1963), n°165.